RDC-Bois : l’eucalyptus, une alternative pour la préservation des forêts au Kivu ? Partie I

Article : RDC-Bois : l’eucalyptus, une alternative pour la préservation des forêts au Kivu ? Partie I
10 janvier 2021

RDC-Bois : l’eucalyptus, une alternative pour la préservation des forêts au Kivu ? Partie I

A l’Est de la République Démocratique du Congo, dans la province du Nord-Kivu, aux environs de la ville de Butembo, la forêt naturelle a presque complètement disparue. Pourtant, la région n’est pas devenue une savane herbeuse, avec la plantation massive par les habitants d’eucalyptus. Une plante qui a autant d’avantages … que d’inconvénients.

Une vue aérienne d’une partie de la concession dite « Miti ya data », située en plein centre-ville. On peut aussi voir que même dans les avenues, l’espèce dominante est l’eucalyptus. ©Hervé Mukulu

Au contraire, cette région est devenue un paysage où cohabitent cultures agricoles/fermes pastorales et arbres plantés comme alternatives à la forêt naturelle. Et il semble que ce reboisement est en train de gagner sur l’agriculture et l’élevage dans la région.

La particularité de ces forêts artificielles entourant les agglomérations, c’est qu’elles sont dominées par un seul genre d’espèces d’arbres : les Eucalyptus. Pour comprendre cette culture, lisez cette investigation appuyée par Pulitzer Center et le Congo Bassin/RainForest Journalism Fund.

Un four en briques en pleine cuisson à l’aide de bois d’Eucalyptus, dans un quartier résidentiel en ville de Butembo . Crédit : @Hervé Mukulu

Partie I : L’eucalyptus chasse les cultures vivrières

Difficile de s’en passer, le bois, humide, sec ou en charbon, est la principale source d’énergie dans les cuisines congolaises. Une étude menée en 2014 dans la ville de Butembo démontre que 97% de la population en fait usage au quotidien. Et 52% de la population utilisent uniquement le bois de chauffe, 30% uniquement le charbon de bois et 15% fait usage de deux.

L’expert en gestion de la biodiversité et aménagement forestier durable, MbusaWasukundi Muyisa Sorel a révélé dans une étude en 2014 que : « Les 581 fours recensés durant six mois en ville de Butembo ont utilisé un volume de bois estimé à 18 201,97 m3, soit environ 36 400 m3 pour une année. Il s’agit là du volume réel obtenu après correction. »

Les Eucalyptus ne sont pas natifs de la région. Elles sont originaires d’Australie, un pays d’Océanie. Il existe plusieurs espèces du genre Eucalyptus. Wikipédia précise qu’ils sont environ huit cent

L’Eucalyptus fait face à la déforestation

L’expert Mbusa Wasukundi Muyisa Sorel contextualise l’entrée de cet arbre dans notre région : « Nous sommes dans une région fortement anthropisée. Nous sommes dans les hautes terres. Lorsqu’on s’est rendu compte que la forêt avait presque disparu dans notre région, la population a pris conscience des risques encourus. » Néanmoins, il ne se prive pas de biaiser : « Elle s’est investie dans la reforestation. Malheureusement à base d’eucalyptus

 La région était couverte par une forêt de montagne qui a presque disparu. Il ne subsiste que quelques lambeaux de forêt telles que la réserve de l’ITAV, la réserve de Kyabirimu et celle de Kalikuku. C’est ce qu’explique le Professeur Mutiviti, expert en sciences du sol et doyen de la Faculté des Sciences Agronomiques de l’Université Catholique du Graben. C’est face à ces défis que les eucalyptus sont vus comme salvateurs, en dépit de leurs vices reconnus.

Monsieur Léopold dans sa pépinière à domicile à Mulo. ©Robert Mwenderwa

L’eucalyptus : une plante solide et qui résiste à tout

Des concessionnaires du territoire de Lubero nous ont livré leur première expérience dans la culture des eucalyptus. Pascal Bebo, la trentaine, est gestionnaire de la concession de sa famille depuis 6 ans. Elle est située dans les environs du quartier Mulo au sein de la commune rurale de Lubero dans le territoire éponyme. Etalée sur plusieurs hectares, aujourd’hui, elle est couverte d’eucalyptus. Une décision prise il y a 20 ans.

« Après une trentaine d’années d’exploitation agricole, ce sol ne produisait plus comme il faut. C’est pourquoi, il y a vingt ans, mes parents se sont décidés à y planter des arbres », nous confie Pascal Bebo.  Même son de cloche auprès des autres concessionnaires qui ont décidé de transformer leurs champs en plantation d’arbres. « J’ai pris cette décision quand j’ai fini par constater que le champ ne produisait plus bien. La production agricole ne suffisait plus à subvenir à mes besoins, ne répondait plus à mes attentes. », explique Kambale Malekani François, villageois vivant à Musenda, qui cultive les arbres sur la colline de Vuhula, et à Kananga toujours dans ce territoire de Lubero en province du Nord-Kivu.

L’eucalyptus a des atouts ! C’est une plante en croissance rapide. Il couvre rapidement le sol. Ce qui fait que les travaux d’entretien s’arrêtent rapidement, en comparaison du quinquina par exemple, explique le Professeur Mutiviti.

«L’eucalyptus croit dans des milieux où non seulement il n’y a plus d’engrais mais aussi où même les autres arbres refusent de pousser », ajoute Kavira, vendeuses des planches d’eucalyptus depuis quatorze ans. 

Plante acide qui n’aime pas la concurrence

Malheureusement l’eucalyptus a un effet dévastateur sur les cultures vivrières. L’eucalyptus est une plante acide. Lorsqu’il y a une chute de feuilles d’eucalyptus sur le sol, ça acidifie le sol. «L’acidité entraine la matière organique en profondeur et le sol devient alors presque infertile pour les autres cultures », explique le Professeur Mutiviti.

Néanmoins, cette réalité est connue des agriculteurs. Les concessionnaires savaient faire la part des choses jusqu’à ce que l’argent s’en mêle. Léopold Kiopolo de Kighumo à Mulo nous explique qu’il a commencé à planter les eucalyptus en 1972. Pour lui, c’est le sol qui indique où planter les arbres : « Nous choisissons là où on peut planter les arbres. C’est surtout dans les endroits où nous constatons que les produits maraichers ne peuvent bien prospérer. L’arbre n’est pas à planter dans le champ des cultures à manger. »

Un paysan montrant une partie de champs abandonné suite à la plantation des eucalyptus par le voisin à Mulo. @ Robert Mwenderwa

Le grand problème, c’est que cela peut endommager la production du champ du voisin, soulignent les concessionnaires.  « Le voisin a planté les arbres, et tous les habitants à côté de lui sont obligés de planter les arbres.  Il est demandé de planter l’arbre oko luvwe”, précise Kasereka Vyambwera Gilbert, un autre concessionnaire qui nous montre des champs abandonnés sur le flanc droit d’un bosquet d’eucalyptus. 

Il y a maintenant une dualité entre le reboisement et l’agriculture autour de la ville de Butembo. Le reboisement est en général favorisé, au détriment de l’agriculture, regrette Ir Sorel Wasukundi.

Mais pourquoi planter de l’eucalyptus si elle empêche les autres cultures ?

Tout commence par la mauvaise récolte. « Il arrive que le vassal ne produise pas assez pour payer la redevance au chef terrien. Ce dernier trouve quelqu’un pour planter les Miharamba [une variété d’eucalyptus en langue du peuple Nande, ndlr] sur sa terre et chasse ainsi l’agriculteur», explique Muhindo Seghemera, un paysan.

Le problème devient d’autant plus réel que même les champs qui sont encore propices à l’agriculture sont transformés en plantations d’eucalyptus. Madame Kavira en a été victime : « Dans la ferme de monsieur Kahasa, je produisais des sacs de maïs, puis j’appris qu’il l’avait vendu. Et quand je m’y rendis, je trouvais que le nouveau propriétaire y avait déjà planté les arbres, le matoti [une variété d’eucalyptus en langue du peuple Nande, ndlr]. »

Planter les eucalyptus aux environs des agglomérations facilite aussi l’acheminement vers le centre de consommation. Car dans ces régions, les routes sont rarement praticables. Cela permet ainsi de diminuer le coût de location des véhicules de transport.

Une investigation appuyée par Pulitzer Centrer à travers Congo Bassin/RainForest Journalism Fund dans le projet «  Reportage en temps de crise ».

HERVE MUKULU VULOTWA

À lire absolument du même journaliste d’investigation:

I. FORÊT : FORÊTS DURABLES ET BOIS ÉNERGIE, LES HAUTS ET LES BAS DES SOLUTIONS SCIENTIFIQUES EN RDC

II.La gestion controversée des sources d’eau potables aménagées par les humanitaires en ville de Butembo

HERVE MUKULU VULOTWA

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